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C’était Jacques de Chevigny.

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En termes de passion vécue, peu pourront se prévaloir, davantage que Jacques de Chevigny, d’avoir expérimenté autant de facettes, parmi celles qui donnent droit au double qualificatif, subtil et flatteur, d’« homme de cheval » et d’« homme de courses ».

Celui qui nous a quittés, extrêmement affaibli mais enfin apaisé, à l’aube du 25 février, âgé de 84 ans et au terme d’une épuisante lutte face aux attaques renouvelées et toujours plus perfides de la maladie, demeurera un cas unique dans le monde des courses, et celui du Club des Gentlemen, tant le spectre de son « vécu » à pied, à cheval et au galop, a couvert de domaines différents…


Si on applique aux parcours sportif, professionnel et personnel de Jacques de Chevigny la formule « la passion s’accroît à la mesure des obstacles qui lui sont opposés », le compte y est -   tant d’obstacles effectivement ! - ; et il y a de quoi mesurer l’immense respect qu’il a inspiré chez tous ceux qui auront croisé son chemin, de ses plus jeunes années jusqu’à « la dernière haie ». Ce n’est pas à lui qu’on allait en raconter ou en apprendre…


Jacques de Chevigny, au temps de la casaque


D’abord, collection de Cravaches d’Or…

Les chroniques auront d’abord gravé dans le marbre ses multiples titres de Gentleman-Rider.

Le tout premier : tête de liste en obstacles en 1965, ex-aequo avec son tout puissant aîné René Couétil. Jacques de Chevigny avait adhéré au Club cinq ans plus tôt, parrainé par son père, François de Chevigny, Officier des Haras Nationaux à Compiègne, et par un tout jeune Serge Landon, alors sous le même uniforme au même endroit, avant une brillante carrière dans le civil et les charges bénévoles qui allaient le mener aux plus hautes responsabilités de l’obstacle en France et à la Présidence de France Galop, successeur de Jean-Luc Lagardère.  

Le second, en 1967 : triple podium en plat, en obstacle, et au cumul des deux (seul ce combiné valant la Cravache d’Or à l’époque). Et bis repetita les deux années suivantes, 1968, 1969. Sans compter, dans l’intervalle, deux Eperons d’Or Fégentri.


… et d’Eperons d’Or

Le Championnat de la Fégentri (Fédération Internationale des Gentlemen-Riders, d’à peine dix ans d’âge à l’époque), c’était une expérience unique en son genre. Se prévaloir d’avoir monté d’Epsom à Saint Moritz, dans tous les pays d’Europe continentale, sur toutes sortes d’hippodromes et de chevaux, cela constituait une exception unique dans le carnet de bord de tout Gentleman, et même quasi-inconcevable chez tout jockey.

Si les chroniques avaient ainsi enregistré pour la première fois en 1965 le patronyme Chevigny, sous le prénom de Jacques, au tableau des Cravaches d’Or chez les Gentlemen, il n’avait échappé à personne que, trois ans auparavant, le turf avait enregistré la très grave chute dont avait été victime à Segré son frère aîné Xavier, espoir de sa génération, considéré comme potentiel futur tête de liste des Gentlemen-Riders.


L’ombre géante du frère aîné

Xavier de Chevigny allait rendre l’âme après quatre années de coma, en novembre 1966, année du premier Eperon d’Or Fégentri de Jacques, qui parachevait ses études d’ingénieur agronome (INA). On imagine aisément l’empreinte et le poids de ce tragique contexte au sein de la famille, mais tout y commandait de conjurer ce sort, et de ne surtout pas renoncer à la casaque – avec ses implicites dangers … C’est ainsi que tous les accomplissements de Jacques puis de ses frères ont été menés à bien…

Leurs chers parents n’ont jamais émis de réserves, ni dissuadé, gardant sans doute en eux les angoisses que cela supposait, au départ de chaque course où allaient prendre part leurs enfants.

C’était une époque où les GR du haut des tableaux se prévalaient, bon an mal an, de 35 ou 40 succès, sinon plus - scores élevés atteints à la faveur notamment du fait qu’ils « cartonnaient » en cross, en grande province comme dans les « bleds », là où les jockeys de renom évitaient de se produire.

Hier comme aujourd’hui, le cross s’impose comme une discipline sportive particulièrement formatrice et riche en sensations ; mais aussi, comme terrain privilégié pour développer l’expérience – sinon le « caïdat » - dans les pelotons, a fortiori du temps où le contrôle télé n’existait pas… Histoire d’apprendre à s’y faire respecter…  


Un nom, des prénoms

Ces titres frappés du sceau « Chevigny » (Jacques de) préfigureront les distinctions échues à leur tour à ses deux frères cadets, Jean-Hugues (Cravaches d’Or 1971 et 1972, cinq fois au palmarès du prestigieux Prix de France) et Gérard (Eperons d’Or Fégentri 1979 et 1981). Suivront les acquis des cousins Christophe, Bernard, Jean ; des neveux Paul et François-Xavier.

Les frères se trouvaient fréquemment adversaires, de fortunes en infortunes, et ils l’auraient été sans doute encore plus si Yves, N°2 de la fratrie entre Xavier et Jacques, avait pu concrétiser son rêve de casaque ; un rêve anéanti par un grave accident, au cours d’une cavalcade débridée en futaie de Compiègne, terrain des défis des membres du fameux « Club des Coyotes ».  

Le Club de Coyotes, créé par Xavier : une autre histoire dans l’histoire locale, à Compiègne, fin des années Cinquante, début des années Soixante. La toute récente disparition de Bernard Gourdain a donné l’occasion d’en évoquer l’étonnante influence.

Jacques de Chevigny avait surtout fait la Une, quand il a gagné la Grande Course de Haies des 3 Ans (Prix Cambacérès, à Auteuil), comme amateur, face aux jockeys professionnels, associé au champion Right Ho, pour défendre la casaque Rothschild sous l’entraînement du Maître André Adèle !


Vedette volée aux jockeys

Un ingénieur « Agro » au Livre d’Or d’un classique d’Auteuil, cela a fait certes sensation ; mais aussi cela a déclenché une bronca chez les pros, auxquels Jacques de Chevigny s’est résolu de répondre en décidant de les affronter d’égal à égal, désormais comme jockey professionnel, dans un contexte autrement rugueux que celui de la compétition entre « GR » – et quitte à abandonner les fonctions de communication qu’il assumait à l’UNIC (Union Nationale Interprofessionnelle du Cheval) et qui soutenaient son statut d’amateur. Gagneur il était ; gagneur il serait.

Au passage, au nez et à la barbe de beaucoup, c’est à nul autre qu’à Jacques de Chevigny que revenait l’envié et enviable contrat de « premières montes » pour la casaque de Maria-Félix Berger, toute puissante à l’époque sur les obstacles français.


Pain blanc, pain noir

Le cours de ses succès au titre désormais de jockey s’est engagé sous les meilleurs auspices, avant d’être affecté par plusieurs chutes en « série noire », soldées par des séquelles allant s’aggravant et des convalescences à répétition. Pain noir ; dossier médical de plus en plus fourni ; infirmeries ; urgences ; rééducations…

De sorte qu’après trois années dans la colonne « jockey » et un total avoisinant les 200 victoires (120 en obstacle, 80 en plat, sur l’ensemble de sa carrière), Jacques de Chevigny se détermine à raccrocher ; pour une nouvelle aventure : celle d’entraîneur, à Chantilly.


Entraîneur : tout feu, tout flamme

Avec des atouts, assurément ; tout aussi bien pour amener à leur zénith des chevaux de plat que d’obstacle. Témoins, en plat : le sacre classique de Dumka dans la Poule d’Essai des Pouliches, sous la casaque de son ami Christian Bauer, ou de Funny Hobby dans le Grand Prix de Paris, ainsi que du champion The Wonder, multiple Gr.1-winner (Prix Jacques Le Marois et d’Ispahan notamment, sous les couleurs de Mme Alain du Breil puis celles de la Marquis de Moratalla). Et, en obstacle, le Graal atteint par Bison Futé dans la Grande Course de Haies d’Auteuil, y mettant à l’honneur les mythiques couleurs classiques de Mme Couturié.

Exposée à la fameuse (?) « glorieuse incertitude du turf », la carrière d’entraîneur de Jacques de Chevigny s’est conclue prématurément après deux bonnes décennies, quand il a préféré y mettre un terme, plutôt que de devoir se substituer aux mauvais payeurs – risque majeur dans l’exploitation des entreprises d’entraînement, dès lors qu’un ou plusieurs propriétaires s’avèrent « indélicats ».


Ces Messieurs, à bonne école

Jacques connaissait trop bien le problème, ayant été trop souvent le témoin de ce cycle infernal au sein de la profession, lorsqu’il assumait la vice-présidence de l’Association des Entraîneurs de Galop.  

Mais aussi, sa carrière d’entraîneur a mis en avant ses qualités de formateur de cavaliers d’entraînement et de course, dans une fidèle équipe dont ont émané plusieurs bons jockeys, tels Patrick Sabarly, Thierry Lemer, Albin Kosmalski, etc. Et puis le grand ami Guy Henrot. Pourront en attester tous ces Gentlemen-Riders et amis qui, le samedi, accouraient chez lui été comme hiver pour monter un, deux ou trois lots – ils se reconnaîtront, les Bauer, Forien, Faillot, Mony-Pajol, Watrigant, etc..


Handicapeur incontesté

La reconversion ? Ce sera pour occuper une autre tribune, celle du corps des handicapeurs des Sociétés-mères du plat et de l’obstacle. Là, résidera un nouveau risque : la contestation permanente de vos échelles de poids, de la part des entraîneurs, fut-ce jusqu’au harcèlement. Mais bien peu d’entraîneurs s’y seront risqués, quand ce fut face à Jacques de Chevigny, exceptionnellement épargné. Qui osait l’affronter ne le faisait qu’une fois…

On était vite à court d’arguments face à Jacques de Chevigny, prompt à « claquer le bec », en deux mots et sans ménagement, aux « Messieurs-Je-Sais-Tout » et autres « blancs becs ». Ses jugements étaient redoutés, implacables sur le fond comme sur la forme - et la formule.


L’œil sur tout…

Jusqu’à ses dernières heures, dans sa dernière demeure médicalisée, Jacques de Chevigny suivait les courses, les chevaux, les jockeys, les entraîneurs, au quotidien, avec toujours la même implacable acuité de jugement, son œil acéré sur toute phase de toute course, de Dubaï à Pau, de Newmarket à Tokyo, de Saint Pierre-La-Cour à Strasbourg – et ça devait régulièrement siffler aux oreilles de certains, qu’ils soient jockeys, entraîneurs, commissaires, starters d’obstacle, handicapeurs, rédacteurs de programmes de courses…

Sans compter sa sainte horreur du débraillé d’aujourd’hui, du nivellement vers le bas, du « principe de précaution » !


Ceux de la Villa Vimy, « famille de cheval »

« Homme de cheval », « homme de courses », tout a ainsi conflué pour en attribuer le crédit à Jacques de Chevigny.

Mais son tribut s’est aussi exprimé en termes de « famille de cheval ». Certes, il émanait lui-même d’une « famille de courses », mais il en a créé une autour de lui, à en juger par le grand nombre de jeunes qui, aujourd’hui, se recommandent de lui et mettent en avant tout ce qu’il leur a apporté, pratiquement en père de famille.  

Cela fait référence à ces temps, et jusqu’à ces tout derniers temps – cap du décès de sa chère épouse Anne-Marie le printemps dernier – aux multiples colocataires qui se sont succédé sous son toit de la Villa Vimy, stagiaires d’entraîneurs cantiliens pour la plupart, futurs Gentlemen ou jockeys, venus du monde entier, y compris de nombreux représentants de promotions « Flying Start », l’académie « Godolphin » créée par le Cheikh Mohammed Al Maktoum.

Y partager le toit, le couvert, le « patron » : heureux « happy few » !

La Villa Vimy, chez Jacques et Anne-Marie - mention spéciale pour « la chambre de Freddy » (Head) -, c’était pour ces jeunes de passage à Chantilly le cadre d’une nouvelle famille. Et, avec le recul, cela demeurera pour tous une tranche de vie inoubliable, autour d’un maître de maison qui animait tablées et agapes de sa verve, de ses conseils, de ses histoires. 

N’est-ce pas, Augustin Madamet, Xavier et Louis Blanchet, Joséphine Soudan, Louisa Carberry, Louise Bénard, etc. - pour ne citer qu’eux, parmi les plus récents sur vingt ans d’hébergements au deuxième étage de la Villa Vimy ? Ah, si les murs pouvaient parler !

Un homme, un destin, une œuvre. Jacques de Chevigny restera dans toutes les mémoires, même s’il en refusait l’idée. Il sera entré au Paradis à cheval. Adieu, Centaure !


Avec son ami de toujours, Guy Henrot


En son nom et au nom de tous ses membres, le Club des Gentlemen-Riders et des Cavalières adresse ses plus vives condoléances à la famille de Jacques de Chevigny, ses trois enfants, ses petits-enfants, et tous ses proches.


La célébration d’adieu à Jacques de Chevigny aura lieu le lundi 2 mars, à 10h30, en l’Eglise du Bois Saint-Denis, à Chantilly.

 

  

 

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